05 novembre 2011
Il n'y aps une neutralité de la littérature jeunesse. Celle-ci épouse toujours les préoccupation de son temps qu'elle soient morales, sociales, écologiques...La thèse de Emilie Salvat analyse de manière très documentée le rapport de la littérature jeunesse à l'alimentation. Sociologique, symbolique le livre de jeunesse a toujour inclus cet aspect de la vie humaine et les divers comportements à son égard.
Une lecture qui ne manque pas de sel !
Niurka Règle
LA VISION DE L’ALIMENTATION DANS LA LITTÉRATURE ENFANTINE, Emilie SALVAT1
Introduction
De nos jours, l’écriture et la lecture sont un apprentissage et une acquisition indispensables pour pouvoir vivre en société et se faire comprendre des autres. L’écriture et la lecture sont devenues institutionnelles, mondiales, habituelles, intégrées dans les mœurs, les cultures et dans la vie en société. Cette prépondérance de l’écrit démontre que nos sociétés modernes s’appuient essentiellement sur le langage. Comme le cite Roger Chartier, la lecture est « une pratique culturelle si immédiate qu’elle semble n’avoir jamais pu être autre chose que ce qu’elle est maintenant », « cette pratique culturelle est tout naturellement celle de (presque) tous, et pour tous identique »2. Ainsi, l’écrit et ses supports sont instaurés depuis des décennies et sont utilisés partout dans notre société (jeux d’enfant, journaux, livres scolaires, agendas ...). Ce sont des moyens essentiels pour la diffusion du savoir, de la pensée et de l’esprit humain. L’écrit et le livre sont deux pratiques culturelles anciennes. L’individu est habitué socialement, culturellement à cette pratique. L’écrit est devenu un apprentissage obligatoire, normatif et essentiel. Dans cette mesure, on peut dire que l’écrit fait partie du processus de socialisation (principalement par le système éducatif et scolaire) c’est-à-dire que l’écrit participe à la construction de l’identité3 de l’individu en société.
Quant à la littérature enfantine, c’est avec l’avènement de l’imprimerie (milieu du XVème siècle) que la création d’ouvrages essentiellement pour les enfants commence. Ces ouvrages étaient destinés principalement à des enfants de la catégorie dominante (duc, noble...) et à vocation pédagogique, comme les « livres de courtoisie et de savoir- vivre». C’est par le biais4 de changements socioculturels et politiques que progressivement, la littérature jeunesse dite « enfantine » est devenue de nos jours un domaine spécialisé de la littérature et un marché mondial reconnu, pour un public déterminé (les enfants) et avec une multitude de genres : de la vie quotidienne à la science fiction, de l’album illustré au roman. Il existe même des librairies spécialisées pour les livres jeunesse. Le développement de cette littérature se modifie selon les fluctuations de la période donnée et du changement des mœurs. On peut citer Norbert Elias, qui dans La civilisation des mœurs5, montre comment une société évolue selon des habitudes et des normes sociales. Ici, nous pouvons référencer un réel changement du statut de l’enfant et sa considération par rapport aux adultes, de même que la naissance d’une culture de masse. Par cette culture de masse, la diffusion de l’écrit et du livre devient très importante et essentielle. Jean-Yves Mollier6 constate cette
1 DEA Villes et territoires - Sociologie et anthropologie, «Les modes de sociabilité et normes en littérature jeunesse », dirigé par J-P. Corbeau. Actuellement doctorante à l’Université François Rabelais Tours, Equipe de recherche VST-DSU, UMR 6173 CITERES ; thèse dirigée par J-P. Corbeau.
2 Pratiques de la lecture, 1993, p. 7. 3 Dubar, Claude, La socialisation : construction des identités sociales et professionnels, 1973. 4 Gourévitch, Jean-Paul, La littérature jeunesse dans tous ses écrits 1529-1970, 1998. 5 Elias, N., La civilisation des mœurs, 1989. 6 La lecture et ses publics à l’époque contemporaine. Essais d’histoire culturelle, 2001.
Emilie Salvat. « La vision de l’alimentation dans la littérature enfantine ». XVIIème congrès de l’AISLF. Tours juillet 2004. CR 17 « Sociologie et anthropologie de l’alimentation ». Lemangeur-ocha.com. Mise en ligne juin 2005
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nationalisation de la culture qui détermine un changement important dans la société occidentale, au niveau du patrimoine, de la culture.
Au cours de mon travail de recherche de DEA sur « les modes de sociabilité et normes en littérature jeunesse », j’ai observé que la littérature jeunesse était un objet de transmission et d’interaction avec autrui (adulte ou proche) permettant d’incorporer des valeurs et des concepts sociaux. Chaque thème, chaque sujet peut transmettre des pratiques et des normes socioculturelles à l’enfant. Pour qu’une histoire ou bien un concept soit mis en scène, la littérature enfantine est imagée, illustrée, modelée aussi bien au niveau de son format et de sa texture que de son contenu selon l’âge et le thème abordé. L’attrait de ces livres se situe au niveau de la couleur, des images, de l’humour. Son utilisation est variée : pour divertir, apprendre, éveiller les petits.... En étudiant les modes de sociabilité et normes en littérature jeunesse, il est apparu qu’il existait des stratégies d’utilisation et d’apprentissage des normes nutritionnelles ; ainsi, l’alimentation en littérature jeunesse prend plusieurs formes et sens : c’est ainsi que des livres documentaires ou bien fictifs prônent l’équilibre alimentaire ou bien qu’il existe également, dans un sens plus symbolique, l’utilisation de l’aliment comme vecteur socioculturel, symbolique...
Ainsi cet article portera sur un début d’étude sur l’alimentation dans la littérature enfantine et quelques points de réflexion sur ce vaste sujet.
L’existence de deux mouvements principaux dans la littérature jeunesse
Quand on étudie de plus près la littérature jeunesse, les traités de savoir-vivre et de savoir-faire semblent être une des origines de cette littérature. Ces manuels ou livres donnaient des conseils à l’enfant pour être propre, bien se tenir lors d’un repas et les manières de se comporter en société. Par exemple, Erasme dans Savoir-vivre à l’usage des enfants, montre bien ces règles de conduites et les normes imposées pour vivre en société : « Lécher à coups de langue le sucre ou toute autre friandise restée attachée à l’assiette ou au plat, c’est agir en chat, non en homme7 ». Ces traités qui étaient essentiellement destinés à l’apprentissage des valeurs, des manières de vivre en société paraissent perdurer dans la littérature jeunesse. De nos jours, les règles de conduite et les manières de se tenir en société ne sont pas aussi explicites. Cependant, l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, la découverte de concepts fondamentaux comme la propreté s’acquièrent en grande partie par des livres jeunesse, aussi bien écrits (utilisés) pour et par les institutions scolaires que dans le cadre familial et de façon ludique. De même, l’éveil du petit enfant se fait autour de jeux de couleurs et de formes dans des livres à tissus, des albums de différentes tailles et matériaux. La littérature jeunesse a donc encore (en partie) pour but de socialiser et de véhiculer les normes de la société. Par exemple, dans la collection des « bonshommes » et «les dames », l’album Mme Dodue, la plus belle pour aller danser raconte le régime draconien, c’est à dire un spaghetti par jour, pour que Mme Dodue puisse mettre une robe qui est trop serrée. Celui qui l’aide pour son régime est Monsieur Maigre. Cependant, pendant un jogging, elle tombe sur des myrtilles. Elle craque et d’autres personnages lui font peur car elle n’aurait pas du se faire plaisir en mangeant ces belles myrtilles mûres. Cet exemple est intéressant car à aucun moment, on ne lui propose une solution alliant son plaisir de manger avec son envie de mettre une robe. Comme elle est dodue, l’entourage l’oblige à faire des choses qui ne sont ni naturelles ni agréables.
7 Erasme, Savoir-vivre à l’usage des enfants, 2004, p. 47
Emilie Salvat. « La vision de l’alimentation dans la littérature enfantine ». XVIIème congrès de l’AISLF. Tours juillet 2004. CR 17 « Sociologie et anthropologie de l’alimentation ». Lemangeur-ocha.com. Mise en ligne juin 2005
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De plus, en observant cette collection ; chez les dames, il existe une Mme Dodue et une Madame Propreté alors que chez les bonshommes, il existe Monsieur Maigre, Monsieur Sale et Monsieur Glouton... cela signifie que la femme doit avoir forcément un goût pour la propreté mais souvent des problèmes de surpoids, donc il faut qu’elle y fasse très attention; même si l’exemple de Mme Dodue montre que le régime proposé n’a rien d’équilibré. Par contre, les hommes sont considérés comme plutôt maigres, peuvent être sales et par nature, gourmands. Ces stéréotypes masculins et féminins ne sont pas critiqués ni remis en cause dans ces albums. Il faut faire remarquer que cette collection8 a été créée en 1971 et est rééditée actuellement, a priori sans avoir été modifiée.
A l’opposé, depuis plusieurs années, le livre jeunesse sert aussi à revendiquer et à militer contre ces stéréotypes et ces représentations disons traditionnelles. C’est le cas de l’association Du côté des filles qui milite et publie des albums pour enfants où on revendique l’égalité des sexes en littérature jeunesse. Par exemple, Rose bonbon d’Adela Turin raconte par le biais des éléphants, l’histoire des petites filles éléphants qui sont obligées par les adultes et leurs parents, de s’habiller avec des vêtements à dentelles, de jouer avec des poupées et des landaus et surtout d’avoir la peau rose en mangeant certaine fleur sans goût ni odeur ; et elles n’ont pas le droit comme les petits garçons de gambader dans la savane et de jouer dehors. Une petite fille éléphant, elle, n’arrive pas à devenir rose comme les autres petites filles. Le texte court et illustré montre comment les filles éléphants commencent à réfléchir et à critiquer leur éducation. Et, ça se termine par l’égalité des jeux entre les deux sexes.
On peut donc observer deux grands mouvements dans la littérature jeunesse : celui normatif et celui militant. Ces mouvements diffusent deux idéologies différentes. Aussi, ils sont à prendre en compte dans toute étude sur l’émission, le choix de tel ou tel élément au sein d’un récit (écrit) pour la jeunesse.
L’alimentation et l’aliment dans les contes et les livres jeunesse
Que cela soit dans Alice au pays des merveilles, ou bien Blanche Neige et les sept nains, tous ces contes, quelque soit leur origine, utilisent l’aliment. L’aliment est ainsi source de magie et de transformation comme les champignons pour Alice, la citrouille devenant un carrosse dans Cendrillon et le haricot magique dans Jacques et le haricot magique.... Il peut être aussi source de poison et mortel comme la pomme empoisonnée dans Blanche Neige ou bien épreuve comme le petit pois dans La princesse au petit pois ou le gâteau dans Peau d’âne. L’aliment a forcément un rôle à jouer dans les contes. On retrouve les mêmes utilisations dans la littérature jeunesse plus contemporaine. Les exemples précédemment cités le montrent: Mme Dodue et Rose Bonbon. Ces utilisations diverses de l’aliment semblent avoir une représentation symbolique importante : par l’aliment, il y a interaction, échange, communication. Que l’histoire racontée soit imaginaire ou réelle, l’aliment a une place de choix et permet une action. Cela signifie que l’alimentation en littérature jeunesse est source de socialisation, de sociabilité, d’interaction avec l’environnement extérieur.
Cependant, dans le cadre de mon travail de thèse, il faudrait comparer et classifier chaque utilisation et représentation de l’aliment dans les contes et la littérature jeunesse contemporaine pour pouvoir cerner les points communs et divergents inculqués selon une période ou un courant de pensée donné.
8 Hachette jeunesse sur le site Ricochet
Emilie Salvat. « La vision de l’alimentation dans la littérature enfantine ». XVIIème congrès de l’AISLF. Tours juillet 2004. CR 17 « Sociologie et anthropologie de l’alimentation ». Lemangeur-ocha.com. Mise en ligne juin 2005
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L’alimentation et la santé au sein de la littérature jeunesse
Actuellement, l’alimentation est soit une découverte du goût et du plaisir des aliments comme Comptines à croquer, et Voyage au pays des mille et un bonbons, soit une prévention des problèmes liés à la nourriture.
On trouve de plus en plus de livres sur l’alimentation équilibrée. Les deux exemples proposés ont été utilisés comme livre type auprès des personnes interrogées à l’occasion de mon DEA9. Ceci a permis de cerner l’intérêt croissant des parents et des professionnels pour éduquer les enfants. Ces livres conseillent l’enfant sur ses habitudes alimentaires et les dangers d’une alimentation non équilibrée :
• Un livre éducatif : Pourquoi je dois... manger équilibré ? est un livre instructif et illustré pour mieux comprendre l’alimentation et les habitudes alimentaires. Ce livre est une histoire pour apprendre les dangers de « la mal-bouffe » de nos sociétés et prévenir les risques encourus chez l’enfant. Il se veut aussi éducatif pour montrer ce qu’est manger équilibré et les bienfaits pour le corps. Par des illustrations colorées et drôles, on explique à l’enfant que s’il ne mange que des sucreries, il aura des caries.
• Un livre avec une histoire imaginaire : l’album Manger, ça sert à quoi ?, présente l’histoire d’un ours Pilou trop gourmand qui en vient à avoir mal au ventre. Un jour ses amis lui apprennent à bien se nourrir.
Dans le même ordre, il existe une série de livres sur le surpoids et l’obésité en littérature jeunesse. Que cela soit à travers une histoire humoristique ou bien pleine de tendresse, le sujet du mal-être, du surpoids et de l’exclusion qui découle d’une différence physique, est mis en scène dans les livres jeunesse. Par exemple, La grosse patate de Susie Morgenstern raconte les difficultés à s’accepter et à être acceptée d’une petite fille qui est grosse.
Tous ces livres jeunesse semblent être adaptés consciemment et/ou inconsciemment aux besoins et aux peurs de notre temps.
Pour lire la suite :
09 mai 2011
Poésie et pédagogie
La revue des livres pour enfants a pris l'heureuse initiative de consacrer le numéro de mai 2011 à la poésie telle qu'elle est proposée dans l'édition jeunesse.
Ici, jean-Pierre Siméon s'était exprimé à propose de la poésie à l'école et la question telle qu'il l' avait été abordée conserve sa pertinence.
• Poésie et pédagogie
source : http://www.citrouille.net/iblog/B278968955/C1514699025/E2016818905/index.html
Il s'agit de réfléchir au problème de la poésie dans l'enseignement, puisqu'il y a problème…
I - Le problème de fond
Si on parle de poésie à l'école, il faut d'abord parler de poésie, et laisser pour un temps l'école de côté. De quoi parle-t-on quand on parle de poésie ?
Il y a beaucoup de malentendus graves.
Qu'est-ce que la poésie ? À quoi sert la poésie ? Pas pour les enfants, mais pour vous, comme pour moi !
Apparemment cette nécessité de la poésie n'est pas ressentie. C'est une pratique marginale. Même dans l'enseignement.
"Je dois dire que je ne sais pas ce qu'est la poésie, et que tout poème s'il est vrai demeure un mystère" (Apologie du poète, Pierre-Jean Jouve, Le temps qu'il fait, 1982)
A - Quelles sont les représentations des enfants ?
La poésie,
Les enfants témoignent de l'expérience qu'on leur a donnée !
Ces 3 représentations sont des contresens partiels…
a - La rime
On fait là une confusion avec la chanson. La rime est une composante formelle variable et non constante. Réduire la poésie à la rime, c'est la réduire à un aspect minoritaire. Que l'on pense à l'assonance, à l'accentuation, à la non rime, à la prose.
Cf. Gaspard de la Nuit (1842), par Louis (dit Aloysius) Bertrand (1807-1841).
http://cage.rug.ac.be/~dc/Literature/Gaspard/
Il y a bien d'autres aspects formels tout aussi constants sinon plus constants que la rime.
La rime fait obstacle à la perception que l'on a de ce qui est poétique et ça réduit la poésie à un aspect formel qui est lié au traitement sonore du langage. C'est presque une imposture.
Le répertoire poétique proposé aux jeunes de la maternelle au lycée est de toute façon associé à ce parti pris formel.
Il faudrait faire entendre que la poésie est tout le contraire
de l'immobilisation dans une forme.
La poésie est une perpétuelle métamorphose !
Cette idée est en opposition à la tendance universitaire qui se consacre à l'étude des formes.
La poésie est une contestation perpétuelle des formes dominantes, des formes éprouvées et des formes historiquement léguées, elle est en recherche perpétuelle de la forme. Il n'y a pas de point d'arrivée.
L'enjeu n'est pas de décrire et de définir des formes, mais d'amener les enfants à cette gourmandise de la métamorphose perpétuelle.
Dans Victor Hugo, il y a un extraordinaire laboratoire formel. Chez Aragon aussi !
b. C'est joli
Il n'y a rien de plus relatif que la notion de beau
La représentation très classique du beau, c'est : clarté, rigueur, le nombre pair (17 e siècle). Verlaine revendiquait le nombre impair. Nous avons l'impression que le beau dans la langue, c'est l'équilibre parfait, c'est la belle période rhétorique. C'est un aspect transitoire et rare par rapport à l'ensemble.
Il y a des beaux poétiques qui sont fondés sur tout autre chose que cette harmonie.
Ce beau est suspect d'idéologie. Le beau est associé au bon et au bien. Il porte une connotation morale. C'est le 17e siècle encore.
C'est une vision contestée par les romantiques.
On a souvent répété cette phrase "Ce qui se conçoit clairement, s'énonce clairement". C'est une formule gravissime, mortifère pour la poésie.
La poésie cherche l'obscur et pourtant, c'est elle qui conçoit le mieux.
Cette idée renvoie dans l'enseignement français et de la langue à un registre de langue sacro-saint. C'est lié à l'idée de la belle langue. Or, la poésie transgresse tout, notamment dans l'usage du lexique, elle utilise l'impropriété des termes. Le poète peut dire "un soleil froid".
Et que dire de Prévert dans :
"Ah ! Barbara, quelle connerie la guerre !" Jacques Prévert
Le poème peut être le laid, le cacophonique
Cf. Jean L'anselme. (http://poesiepremiere.free.fr/Lanselme.html)
Il a transposé en poésie ce que Dubuffet a fait pour la peinture, il a recherché l'art brut. Il revendique le laid. Voir aussi la poésie dadaïste et futuriste, la poésie de Kerouac et la poésie qui se frotte au quotidien.
c. C'est le rêve, l'évasion
C'est le plus grand contresens et pourtant le plus partagé. On échapperait au réel par la poésie. D'abord, c'est une vision un peu étroite de la réalité. L'émotion est quotidienne.
La poésie est le plein cœur du réel. Elle nous ramène toujours au réel, reconsidéré. Il y a syncrétisme de la poésie. Tout est compris ensemble. C'est un réel dynamique.
La poésie serait une distraction, un divertissement...
Il suffit de considérer le statut donné à la poésie, un statut de hors champ.
Dire cela, c'est aller contre la poésie, depuis toujours. Le seul souci des poètes, c'est la confrontation à la réalité. Ils nous parlent de la mort, du besoin désespérant ou désespéré d'amour, de l'autre. Faire de la poésie, c'est mettre les pieds dans le plat de l'existence. La poésie est le lieu fondamental de ce questionnement.
1 % de Français lisent de la poésie de façon décidée, volontaire.
Cette idée que la poésie est le rêve et l'évasion est une idée franchement mortifère par rapport à ce que nous cherchons à faire passer sur la poésie.
B - Quel est l'enjeu de la poésie ?
La poésie ne sert pas à être expliquée et commentée.
Elle existe pour être vécue, éprouvée, pour être "le lieu d'une expérience" (Rilke), l'expérience de son propre rapport au monde, des conflits qu'il engendre, du questionnement du monde (la pierre, le soleil, le vent, notre mémoire, nos souvenirs, nos désirs, nos besoins, ...), de son rapport à soi et aux autres.
La poésie ne décrit pas, elle fouine, elle met en cause, elle cherche à pénétrer cet obscur-là, cet autre en soi, ce moi illimité. Le là-bas de Baudelaire, l'inconnu de René Char, l'"ailleurs" dont parlait Rimbaud (l'ailleurs intérieur, cet autre soi).
Elle cherche à éveiller les sens, à susciter une prolifération des sens, un embrasement des sens. Elle cherche la polysémie du monde. Elle cherche son arrière-fond, ce qui la double, la triple. Pas besoin de religion, de mysticisme. Ce qu'enseigne la poésie, c'est que le réel est porteur d'infini en soi, une sorte de transcendance interne.
Elle engage à une exploration illimitée de la conscience. Tout le propos de la poésie, c'est la complexification de la conscience. Elle fait l'apologie de l'étranger, de ce qui me dépasse, de ce qui est en moi, mais pas moi. Elle cherche la surprise, l'inattendu.
La poésie rend les choses problématiques.
La poésie est inquiète au sens étymologique. On n'est pas quiet quand on est poète. Cf. "Le livre de l'intranquillité" de Fernando Pessoa
"Le poète est un éveilleur", disait René Char.
II – Les aspects pédagogiques
Autant, à l'école, on a besoin de dénominateurs communs pour vivre ensemble, autant on a besoin de l'inverse, c'est-à-dire d'éduquer les consciences qui seront le contraire de ça, qui seront aptes à transgresser la norme. L'école ne peut pas abdiquer en permanence ce rôle : enseigner la norme et laisser en chacun le ferment de la rébellion. C'est en bon éducateur que je dis cela !
La poésie est un excellent accélérateur de la conscience (cf. Roberto Juarroz, poète argentin)
Donc, vous ne pouvez vous passer d'enseigner la poésie !
Ce que l'on cherche à viser dans la pédagogie de la poésie, ce n'est pas de former des savants de la forme, ou même de leur faire mémoriser une cinquantaine de poèmes (il ne reste en mémoire que l'incipit des poèmes !).
Ce qui est en jeu, c'est de faire vivre, à travers l'expérience poétique, une autre compréhension du monde, et faire vivre de façon intime, viscérale qu'on ne peut pas se passer de cette compréhension du monde.
Lire un poème avant un moment de maths, ce n'est pas mal. Les choses se complètent, se comprennent. Celui qui apprend les maths est un inventeur de sens aussi.
Il faut que les jeunes rencontrent un répertoire poétique qui corrobore cet enjeu, une poésie grave. Grave, cela ne veut pas forcément dire sérieux et triste. Grave au sens étymologique, des poèmes qui ont du poids ! Au lieu des coucougnasseries que l'on peut voir ici et là !
Lire des poèmes sur la vie, la mort, l'amour, le désespoir et l'espoir, la compréhension d'un monde utopique à gagner, les ruptures, les abîmes, les enfants sont habités d'abîmes...
Qu'on lise d'abord le poème pour eux. Il faut les détacher du déchiffrage qui les attache à la lettre. Il n'y a pas de poésie dans la lettre. Mais une polysémie proliférante. Il faut qu'ils soient disponibles à l'arrière-mot.
Lire des poèmes multiples :
Quand la poésie fait de l'humour, c'est de l'humour grave (Queneau, Prévert, Desnos)
Il ne s'agit pas seulement de jeux sur le langage (comme sont les rimailleries du type "Sara a le choléra)
Comment choisir le répertoire ?
N'ayez peur de rien ! Ni de la poésie classique, ni de la poésie traduite, ni de la poésie contemporaine...
Commencer par la poésie contemporaine. Malgré ses effets détonnants, elle est plus proche des enfants.
Cf. les brigades d'intervention poétiques : quelqu'un entre dans la classe, dit un poème et s'en va. Sans commentaire. On laisse les enfants avec leur mystère, leurs questions...
Abdiquer toute crainte quant à la compréhension du poème. Former à une autre compréhension de la langue. Les modèles de lecture (Fijalkow, Chauveau) sont inopérants en poésie. Chacun est auteur de sa lecture.
Opposer le littéraire et le scientifique est stupide. Einstein disait : quand le raisonnement mathématique arrivait à son terme, quand le raisonnement logique était dans une impasse, j'avais recours à l'imaginaire poétique.
Accepter que l'enfant soit notre "pair" devant le poème. Il ne faut pas avoir d'habitude de lecture. Développer la capacité à inventer chaque jour ses stratégies de lecture.
Il n'y a pas de contresens en poésie. Cf. "Demain dès l'aube", exemple d'interprétation...
Ce n'est pas le sens de Victor Hugo qui compte, mais le sens dont on s'empare. Il faut revendiquer une lecture subjective du poème. Le mot "vague" est différent pour chacun (expérience ou pas de la mer, etc...)
Lire un poème, ce n'est pas chercher le sens pour le réduire à un sens commun, c'est le contraire, c'est chercher à multiplier les sens. Et je ne suis pas laxiste en disant cela. Il faut accepter que la lecture ne soit pas rentable. Il faut de l'effort, de la patience.
Ex : ce que peut être une lecture poétique de l'arbre.
Provoquer des débats interprétatifs, mobiliser l'individu tout entier.
Je me souviens d'avoir entendu un poème et de le comprendre dix ans plus tard. Cela n'a rien à voir avec le savoir, c'est moi qui ai changé.
Comprendre, c'est accepter l'étonnement, embrasser, étreindre, avec le cœur, le corps, l'intelligence.
Il faut aller au-delà de l'argument narratif.
Laissez-le agir en vous, soyez disponibles. Il faut que l'enfant attende le mystère, qu'il soit dans un état de disponibilité tendue, comme "bouche bée".
Si je lis un poème, il faut qu'il me résiste !
On n'est pas habitué à cela. Il faut habiter le poème. "Rêver autour", disait Aragon.
dans le film "Le cercle des poètes disparus", le prof demande à ses élèves d'arracher la préface. Il a raison, pas de discours avant le poème ! Aller d'emblée dans le poème et rester dedans. Dites-le vous, dites-le leur, qu'ils se le disent, qu'ils le répètent, qu'ils le proclament, qu'ils le murmurent, qu'ils se le disent à voix basse chez eux, qu'ils le susurrent.
Il faut revenir au poème (encore et encore) et là enfin, on le comprend. Enfin, pas tout ! Être capable de lenteur.
Luc Bérimont : si j'ai l'impression d'avoir compris, c'est que je lisais un article de journal.
Ce qui est poésie dans un poème, c'est ce qui n'est pas immédiatement compréhensible.
Question : que fait-on de la récitation ?
Cf. article écrit par JP Siméon "Pour en finir avec la vieille récitation"
De quoi se souvient-on lorsqu'on a appris des poèmes : des deux premiers vers... Mignonne, allons voir si la rose... Heureux qui comme Ulysse... Demain dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne...
Ce qui importe, c'est d'assurer la diction du poème. Mais la pédagogie de la poésie en peut se réduire à cela.
Lire, faire lire, apprendre à dire un poème. Multiplier les approches.
Si l'objectif est de dire un poème, c'est-à-dire de dire clairement et de façon émouvante un poème, de passer le poème, il faut aider l'élève à assurer cette performance. Les compétences touchent au situationnel, engagent le corps, nécessitent une technique vocale et une bonne connaissance du texte!
Que l'enseignant et les enfants identifient ces compétences ! : apprendre à articuler, apprendre à respirer, apprendre à tenir compte des gens qui sont en face de nous.
L'apprentissage de la diction doit se faire sous forme de projet : faire des lectures de poèmes aux parents ou aux autres élèves.
Faire de la mémorisation une obligation ? Bof ! Avoir une expérience de mémorisation, mais une diction réussie n'est pas liée à la mémorisation. Cf. Laurent Terzieff, Denis Lavant, Jean-Louis Trintignant lisent des poèmes avec le texte !
Question : Comment choisir les poèmes ?
Que l'enseignant soit lecteur de poésie pour lui-même. Faire jouer la diversité.
Il faut essayer de penser les choses non comme une arborescence, mais en terme d'herbes folles (expression de Deleuze). Faire coexister dans l'oreille et sous l'œil de l'élève des époques différentes, des traditions poétiques différentes, des modalités différentes, des enjeux différents. Lire côte à côte Desnos et Ronsard.
Intervention du public : rappel d'une expérience : dans certaines cultures, notamment arabes, le poème ne se lit pas.
Certes, mais n'en faisons pas un modèle. Qu'on ne se dise pas que la meilleure façon de s'approprier un poème passe par là. Proposons diverses modalités.
Question : Écrire de la poésie, est-ce adopter une posture particulière ? Quelle incidence sur l'écriture de poésie par les élèves ?
Rilke : "les vers sont des expériences". (Cahiers de Malte Laurids Bridge, "Lettre à un jeune poète")
L'écriture nécessite l'exigence de l'écoute extrêmement tendue, disponible, intuitive et en même temps active de ce que l'on porte en soi, de la traversée du monde en nous. Trouver cette justesse là, c'est trouver le poème.
Ensuite, il faut exiger l'arrachement aux stéréotypes : les mots, les phrases qui nous viennent d'emblée, c'est tout faux. Il faut casser cette écorce, attendre, travailler contre.
Pour trouver la phrase singulière, il faut cette attente et cet arrachement. Être à l'affût, aux aguets. Lutter contre l'image de la pythie et de la transe.
Les jeux d'écriture poétiques ne sont pas de la poésie.
Il s'agit d'avoir une compréhension poétique du monde.
Il faut faire écrire très peu les enfants. mais avec intensité.
"La poésie, c'est l'intense." Yves Bonnefoy
Bibliographie
Le printemps des poètes à Clermont-Ferrand
http://www.lecture.org/Actes/AL67/AL67p33.html
SIMEON, Jean-Pierre.« Lecture de la poésie à l’école primaire. Une démarche possible : la lecture d’une
œuvre poétique », Repères « Lecture et écriture littéraires à l’école », n°13, 1996.
SIMEON, Jean-Pierre. « Changer de poèmes », in La poésie à l’école » n°8/9 du CRDP de
Grenoble de la revue « Lire/Ecrire à l’école »,


